Andrew Tribute
Opinion

24/04/09 à 00:00 - Mise à jour à 23/04/09 à 23:59

La bulle logicielle

L'une des annonces les plus intéressantes dans notre secteur est venue dernièrement d'Adobe. L'éditeur a fait connaître début décembre son intention de supprimer quelque 600 temps-pleins. Raison invoquée : la demande de la Creative Suite 4 lancée à l'automne (lire notre critique en page..., ndlr) ne répond pas aux attentes. Certes, la crise est bien présente. Et sans doute dissuade-t-elle les propriétaires de la CS3 ou de versions antérieures d'investir dans une mise à niveau. De même, la conjoncture ne facilite pas le recrutement de nouveaux utilisateurs. Mais en plus, la " bulle logicielle " pourrait bien être sur le point d'éclater.

Les grands noms du logiciel tablent sur le lancement continu de nouvelles versions pour s'assurer des rentrées régulières. Mais lorsque les clients cessent soudainement de répondre à l'offre incessante de mises à jour, une bulle se forme. Les ténors du soft ajoutent sans cesse de nouvelles fonctionnalités à leurs produits, comptant que les utilisateurs se précipiteront sur les dernières versions. Mais quid si ceux-ci ne veulent plus jouer le jeu ? Soit dit en passant, Adobe n'est pas le seul concerné. La plupart des fournisseurs sont confrontés au problème. Ainsi, Microsoft doit bien constater que bon nombre d'utilisateurs de Windows snobent Vista, préférant conserver XP, voire des versions encore plus anciennes. Avec cette question pendante : quel sort réserveront-ils à Windows 7 ?

Souci supplémentaire, beaucoup de mises à jour imposent une mise à niveau de l'ordinateur avant même l'installation. Mon propre laptop, par exemple, est un Dell de deux ans à peine. Verdict : trop faiblard pour Vista, même en gonflant la RAM au maximum. Je n'imagine d'ailleurs pas un seul instant y faire tourner la Creative Suite 4 d'Adobe. Toujours chez Microsoft, une grande partie d'utilisateurs d'Office ne semblent pas enclins à basculer vers Office 2007/2008. Ils s'en tiennent aux versions antérieures, pour des raisons que je vis moi-même au quotidien. Mes chroniques enregistrées dans la version la plus récente de Microsoft Word, c'est-à-dire au format .docx, ne peuvent souvent pas être lues par les rédactions des magazines auxquels je collabore. Avant de les envoyer, il me faut d'abord les convertir au format .doc standard d'une version antérieure d'Office.

L'alternative "Open Source"

Le resserrement du crédit va, selon moi, entraîner une réorientation majeure dans les modes d'achat et d'utilisation des logiciels. À l'avenir, les coûts d'acquisition des programmes et de leurs mises à jour pourraient bien très se trouver versés dans la catégorie des dépenses inutiles. C'est que désormais les alternatives aux produits payants des grands éditeurs ne manquent pas. Et cela est vrai aussi bien pour les suites bureautiques telles que Microsoft Office, que pour les programmes graphiques comme la Creative Suite d'Adobe ou QuarkXpress. Toutes ces applications trouvent aujourd'hui leur pendant dans l'offre "Open Source". Dans les bureaux, Open Office prend en charge les fonctionnalités de Microsoft Office dans les domaines du traitement de texte et de la mise en page, des présentations, du graphisme et des graphiques, des tableurs et des bases de données.

Pour le monde de l'édition, des produits de PAO tels que Xclamation, Passepartout ou Scribus font concurrence à Adobe InDesign et QuarkXpress.

Des navigateurs (Firefox) et des logiciels de messagerie (Thunderbird) sont également disponibles en Open Source. La plupart des applications "libres" sont compatibles avec les différents systèmes d'application et existent en un grand nombre de langues.

Se pose dès lors la question de savoir ce qu'il pourrait se passer si, face aux compressions de budget, le monde de l'édition se mettait à réfléchir aux économies possibles. Sa première mesure serait de renoncer aux mises à jour. Ceux d'entre nous entrés en informatique à l'époque où IBM était l'unique solution, Intel n'existait pas et Bill Gates fréquentait encore la maternelle, se souviendront de leur crédo d'alors : "pourquoi changer si ça marche ?". Si votre système fonctionne, à quoi bon l'abandonner pour une version plus récente, offrant de nouvelles possibilités que vous n'avez pas demandées, et que vous mettrez peut-être un temps fou à maîtriser ? L'autre question est celle du coût : préférez-vous payer la licence pour disons 200 utilisateurs, ou ne rien dépenser en optant pour des applications Open Source telles que Scribus et Open Office ?

La plupart des applications Open Source, il est vrai, ne possèdent pas les fantastiques interfaces des produits commerciaux. Elles ne sont d'ailleurs pas sans rappeler les versions plus anciennes des logiciels de référence. Dans la pratique cependant, ceux-ci se trouvent de plus en plus intégrés et couplés à d'autres systèmes. Beaucoup de fournisseurs, par exemple, incorporent des produits comme Adobe Creative Suite ou Quark Xpress au sein de solutions complètes. On peut donc probablement s'attendre à court terme à ce que les intégrateurs se mettent à y couler aussi les applications Open Source.

Dans un tel scénario, des entreprises comme Adobe et Microsoft iraient au devant de graves difficultés. Leur modèle d'entreprise repose en effet beaucoup plus sur la vente de mises à jour que sur le développement de nouvelles applications. De quand date leur dernière vraie nouveauté ? Chez d'Adobe, c'était InDesign. La plupart des nouvelles applications Adobe proviennent en fait de rachats de sociétés comme Macromedia. Idem pour Microsoft, qui n'a lancé que peu de véritables innovations ces derniers temps. Peut-être n'existe-t-il plus d'applications phares à découvrir ? Ou serait-ce que ces sociétés manquent d'esprits visionnaires à même d'inventer les nouveaux débouchés ?

Programmeurs à gogo

Ce contexte étant posé, force m'est de me demander si la bulle logicielle n'est pas en passe d'exploser. Y a-t-il encore un avenir pour des entreprises dont le modèle repose surtout sur la vente de mises à jour au détriment du développement d'applications nouvelles ? Si le resserrement du crédit s'aggrave encore, l'Open Source ne deviendra-t-il pas une option de plus en plus sérieuse pour les organisations désireuses d'actualiser ou d'étendre leur infrastructure logicielle ? Il existe actuellement sur le marché international une myriade d'excellents développeurs au coût abordable. Beaucoup ont certainement les compétentes requises pour adapter les applications Open Source aux besoins de leurs donneurs d'ordre et les déployer au sein d'un réseau intégré. Ces programmeurs peuvent, par exemple, se trouver sur des sites tels que http://www.rentacoder.com.

Loin de moi l'idée de prétendre que l'Open Source va évincer de grandes solutions ERP telles que SAP et Oracle. Mais s'il s'agit d'applications individuelles ou de petite entreprise, ou d'un nouveau programme de traitement de texte, de calcul, de graphisme ou mise en page, une solution Open Source gratuite peut se révéler bien tentante. Car sur les utilisateurs que je rencontre, combien emploient plus de 10 % des possibilités de leurs logiciels ? Que feraient-ils s'ils trouvaient de quoi satisfaire leurs besoins à moindre coût, voire sans bourse délier ? Les grandes entreprises, c'est un fait, cherchent des moyens d'économiser sur leur informatique. L'un des premier utilisateurs commerciaux de logiciels Open Source a été la société d'investissements E*Trade. Fin 2002, l'économie réalisée de cette manière s'élevait à 9,8 millions d'euros. Selon un article paru dans le BusinessWeek du 1er décembre 2008, beaucoup d'entreprises comptent ainsi sur l'Open Source pour alléger sensiblement leur facture ICT.

"Cloud computing"

Pour cet article, je n'ai pas même tenu compte des probables mutations technologiques futures. Celles-ci sont prévisibles à mesure que nous nous dirigerons vers une utilisation davantage basée sur Internet, mais largement financée par la publicité. Le "cloud computing" fera grand usage des applications Open Source et l'approche de l'informatique selon Google sera en grande partie payée par des annonces ciblées. Le défi pour les géants du logiciel sera de trouver de nouveaux marchés une fois que les grands comptes auront stoppé leurs mises à jour régulières. À eux de se mettre alors davantage en quête d'approches alternatives de leur métier. Si des entreprises telles qu'Adobe ou Microsoft ne parviennent pas à lancer des applications totalement nouvelles, l'éclatement de la bulle logicielle est fort à craindre.